Sur les hauteurs de la Côte d'Azur, entre Cannes et Antibes, une petite ville s'est bâtie une réputation qui dépasse largement ses frontières : Vallauris, la cité aux cent potiers. Ici, l'argile n'est pas un simple matériau — c'est une mémoire vivante, façonnée depuis près de deux mille ans par des mains qui se transmettent le geste de génération en génération.
Une terre travaillée depuis l'Antiquité
L'histoire de la céramique à Vallauris remonte à l'époque romaine : les fouilles archéologiques ont mis au jour des vestiges de poteries vieilles de près de deux mille ans, témoins d'un savoir-faire ancré dans le sol lui-même, riche en argile et en oxyde de fer. Mais c'est véritablement à partir du XVIe siècle, lorsque des familles italiennes venues de Gênes repeuplent la ville après une épidémie, que l'activité potière prend son essor durable. Au fil des siècles suivants, Vallauris devient un centre reconnu pour ses poteries utilitaires — plats, jarres, ustensiles de cuisine — exportés dans toute l'Europe grâce à l'essor du chemin de fer et du commerce maritime.
Le tournant Picasso
Le vrai basculement survient au XXe siècle. Dans les années 1920, la famille Massier initie un mouvement vers la céramique décorative. Puis, en 1947, un événement change durablement le destin de la ville : Pablo Picasso s'installe à Vallauris et se met au travail de la terre auprès du couple Ramié, à l'atelier Madoura. Cette rencontre entre l'art majeur et l'artisanat local déclenche un véritable renouveau créatif. Durant les années 1950, les plus grands noms de l'art convergent vers la « cité aux cent potiers » : Roger Capron, Suzanne Ramié, Jean Derval, Alice Colonieu... Vallauris devient un carrefour où artistes venus des beaux-arts et potiers traditionnels se côtoient, parfois avec tension, mais toujours avec une créativité débordante.
Une identité entre tradition et modernité
De cette rencontre naissent des styles reconnaissables entre mille : le motif barbotine, aux reliefs sculptés et colorés, et le style polychrome de Vallauris, mêlant formes expressionnistes et sensibilité méditerranéenne. Deux grandes tendances traversent la production de l'époque — les sujets animaliers et les décors géométriques — donnant à chaque pièce un caractère unique, entre pièce d'art et objet du quotidien.
Aujourd'hui encore, la ville vit au rythme de sa terre. La passion s'y transmet dès le plus jeune âge, dans une école de céramique installée dans une ancienne fabrique, et se célèbre chaque année lors de la Biennale Internationale de la Céramique, qui attire artistes et curieux du monde entier.
Des objets qui racontent une histoire
Chiner une pièce de Vallauris, c'est tenir entre ses mains un fragment de cette histoire : la robustesse d'une poterie culinaire pensée pour durer, ou l'audace d'un décor né de la rencontre entre artisanat provençal et avant-garde artistique. Qu'il s'agisse d'un plat de cuisine traditionnel ou d'une pièce plus ornementale, chaque objet porte en lui la même terre, la même lumière du Sud, et ce supplément d'âme qui ne s'imite pas.